Le
Cercle des économistes à Tunis
Dialogue 5 + 5 : développer
le Sud
pour relancer la croissance
À l’occasion du sommet des “5 + 5”
à Tunis, les 5 et 6 décembre 2003, un groupe
d’économistes français(1),
réunis autour du Cercle des économistes,
présentait un rapport intitulé “5
+ 5, l’ambition d’une association renforcée”.
Cette contribution que nous publions avec la complicité
d’Olivier Pastré, repose sur une double ambition
: démontrer que le développement des pays
du Sud de la Méditerranée constitue un moyen
pour relancer la croissance dans toute la zone euroméditerranéenne
et témoigner de l’importance que revêt
le processus “5 + 5” dans l’intégration
euroméditerranéenne.
L’association
renforcée doit s’organiser autour de trois
thèmes fondateurs :
• L’élargissement
du champ des coopérations ;
• L’approfondissement
de ces coopérations grâce à des financements
adaptés ;
• L’effectivité
et le contrôle des actions de coopération
grâce à des innovations institutionnelles.
Dans
une telle perspective, des questions importantes liées
à la filière agroalimentaire, aux flux migratoires,
à la coopération monétaire doivent
être intégrées dans les discussions.
Des incitations nouvelles sont nécessaires pour
accroître les flux d’investissements directs
vers les pays du Sud de la Méditerranée
avec l’objectif de les quintupler et de proposer
un véritable Plan Marshall pour le Sud de la Méditerranée.
Sur le plan institutionnel, nous proposons la création
d’un Conseil EcoFin euroméditerranéen
et le renforcement des procédures existantes de
financement, tout en examinant l’opportunité
de créer une Banque euroméditerranéenne.
Quelle que soit la voie institutionnelle choisie, il est
indispensable d’introduire plus d’ambition
et de cohérence dans les transferts en faveur du
Maghreb.
L’ouverture
de l’Europe vers le Sud de la Méditerranée
s’inscrit dans une logique de mondialisation qui
favorise la formation d’espaces régionaux
intégrant des économies inégalement
développées pour le plus grand bien de tous.
Les perspectives d’investissements dans les pays
du Sud de la Méditerranée constituent une
“nouvelle frontière” pour les entreprises
européennes, avec des avantages comme la croissance
de la demande, que ne leur offrent pas les PECO. Nous
pensons que les PECO sont des cibles intéressantes
pour certains types d’investissements tandis que
les pays du Sud de la Méditerranée peuvent
attirer les mêmes, et d’autres types d’investissements.
Il faut que les entreprises européennes comprennent,
et mettent à profit, la volonté d’intégration
exprimée par les pays du Sud. Elles ont la possibilité
de le faire, rapidement, avant que des entreprises non
européennes ne s’en préoccupent.
L’association
renforcée dans une zone économique porteuse
se présente comme une stratégie mutuellement
positive. En partant des exemples d’intégration
Japon/Chine, États-Unis/Amérique latine
et Mexique, Allemagne/PECO, nous avons construit des simulations
sur les effets économiques d’une association
renforcée “5 + 5”.
En tenant compte des spécificités de cette
région, et sous réserves d’hypothèses
qui ont l’avantage de mesurer les enjeux, l’association
renforcée pourrait donner, en 4 à 5 ans,
un supplément de croissance annuelle compris entre
0,2 et 0,3 % pour la partie Europe des cinq, et entre
1 et 1,5 % pour les cinq pays du Sud.
Si
on laisse faire les seules forces du marché,
des déséquilibres majeurs se constitueront
Le
“5 + 5” essaye de rapprocher deux groupes
d’hommes qui sont, au Nord, deux fois plus nombreux
qu’au Sud et 25 fois plus riches. Les projections
démographiques nous disent qu’à la
fin du siècle les deux populations seront égales.
Si l’on ne considère que la population active
(vingt à soixante ans), celle du Sud dépassera
celle du Nord dès 2040. C’est en ces termes
que s’exprime le défi.
Le
taux de croissance du niveau de vie du Sud, n’a
cessé, en tendance, de s’améliorer
depuis vingt ans, comme d’ailleurs l’indicateur
de développement humain publié par le PNUD.
L’inflation a fortement reculé et les échanges
extérieurs sont très proches de l’équilibre,
avec toutefois des écarts importants entre les
pays. En revanche, le taux de chômage, pour autant
que les mesures soient précises, est en règle
générale, à deux chiffres dans les
pays du Sud.
Ces pays sont en train de faire des efforts, notamment
en matière d’ouverture. Ils ont axé
leur développement dans des liens avec l’Europe,
mais, pour l’heure, certains déséquilibres
commerciaux subsistent, alors que les écarts de
démographie s’amplifient. Si l’on ne
fait rien, c’est-à-dire si on laisse faire
les forces du marché, des déséquilibres
majeurs se constitueront.
Trois critères jouent un rôle dominant :
l’existence préalable de liens économiques
forts, une économie suffisamment robuste, sans
déséquilibre trop important, et un revenu
relatif pas trop faible. Au vu de ces critères,
le Maghreb est bien une zone privilégiée
pour l’Europe.
Entre l’Europe et le Maghreb, il existe toutefois
un retard d’investissement et un retard d’attractivité
qu’il faut réussir à rattraper.
L’association
renforcée dans une zone économique porteuse
se présente comme une stratégie mutuellement
positive
Le
seul “signal” d’une association renforcée
active est de nature à encourager les flux d’investissements.
Nous proposons en outre le financement de programmes permettant
de renforcer l’attractivité des pays d’accueil
et un “pacte d’investissement” permettant
d’accompagner les décisions d’investissements
dans le cadre de partenariats public-privé.
Au total, nous recommandons que le traitement des investissements
devienne un chapitre spécifique de la relation
“5 + 5” et, au-delà de l’association
renforcée.
Des axes privilégiés ont été
explorés. Ils se regroupent en cinq chapitres :
Le
cadre et les moyens. Partant du constat que le
processus de Barcelone n’est plus adapté
à l’ampleur du défi, nous proposons
une dimension nouvelle fondée sur six principes
:
• rééquilibrer
le poids respectif de l’économique et du
politique
• doubler les ressources affectées
au partenariat
• faire de ces ressources
un levier à l’intégration économique
du Sud
• n’exclure aucun dossier
de la discussion (notamment agriculture et immigration)
• institutionnaliser le partenariat
(nous proposons la création de nouvelles entités)
• associer l’ensemble
des membres de l’Union européenne.
La
dynamique des investissements. Une augmentation
du flux des investissements est de nature à entraîner
un rééquilibrage dynamique des flux d’échange
et leur intensification. Ce rééquilibrage
ne concerne pas seulement les activités industrielles,
financières et de services ; il porte aussi sur
les flux de capital humain en tenant compte d’une
Europe qui s’appauvrit en vieillissant et qui a
besoin de définir une politique d’immigration
raisonnée et raisonnable.
Quatre
chantiers sectoriels :
• L’agriculture : des
antagonismes existent entre les deux rives de la Méditerranée,
mais un débat et une concertation sont indispensables
au moment où la PAC se réforme. Dans le
cadre d’un Forum agricole, l’agriculture méditerranéenne
doit être repensée et graduellement réformée
en liaison avec une politique de gestion et de développement
des ressources en eau.
• Les complémentarités
énergétiques sont évidentes et il
convient d’inscrire le développement des
infrastructures de transport dans les priorités
européennes. Le Sud peut encore s’ouvrir
aux investissements du Nord, non seulement pour les hydrocarbures
et l’électricité mais aussi dans le
développement des énergies renouvelables
dans le souci de construire ensemble un avenir énergétique
conforme au développement durable.
• Les technologies de l’information
constituent un formidable potentiel de création
de valeur et un gisement d’opportunités pour
les capitaux du Nord et du Sud. Il est possible d’accélérer
l’exploitation de ce gisement en canalisant notamment
l’épargne disponible.
• Le textile habillement va
être confronté à la Chine, mais des
reconfigurations du partenariat Nord/Sud sont possibles
et nécessaires : privilégier les objectifs
de qualité, de création de valeur et de
créativité, substituer la co-traitance à
la sous-traitance, mettre en place une organisation euroméditerranéenne
de la profession.
Le
seul signal d’une association renforcée active
est de nature
à encourager les flux d’investissements
Un
plan prioritaire pour le savoir. Le savoir est
décisif, un savoir sous différents contenus
(technique, gestion…) mais pas sous toutes ses formes
car l’accent doit être mis sur le concret,
l’adaptation aux réalités et aux besoins
locaux, le pérenne et le coopératif.
Une partie du plan peut être conçue dans
une perspective entrepreneuriale de délocalisation-relocalisation
partenariale où le savoir joue un rôle clef.
Dans le domaine universitaire, un co-investissement qui
prépare l’avenir doit être pensé
dans le cadre d’un espace européen de l’enseignement
supérieur euroméditerranéen : mise
en réseau des universités, mobilité
des enseignants et des étudiants, enseignement
à distance, bibliothèque virtuelle.
Relancer
la dynamique financière. Les flux d’investissement
vers les pays du Sud de la Méditerranée
sont insuffisants mais, en outre c’est le secteur
privé et notamment les PME qui sont délaissés.
Des propositions doivent être faites pour améliorer
la situation :
• Développer les marchés
financiers du Sud de la Méditerranée, outils
indispensables de mobilisation des capitaux.
• Créer et développer
une industrie du capital-risque.
• Améliorer les systèmes
de garanties et de couverture des risques.
• Mobiliser davantage sur
la Méditerranée les capitaux issus des pays
arabes du Moyen-Orient et aussi l’épargne
des résidents maghrébins en Europe.
(1)
Patrick Artus, Jean-Paul Betbéze, Christian de
Boissieu, Jean-Marie Chevalier, Elie Cohen, Michel Didier,
Jean-Paul Fitoussi, Pierre Jacquet, Jean-Hervé
Lorenzi, Charles-Albert Michalet, Erik Orsenna, Olivier
Pastré, Daniel Vitry.