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11h35 : La Syrie


Jihad YAZIGI
Manager de Syria Report

La situation bancaire en Syrie

N’étant pas un professionnel du secteur bancaire, je vais tenter comme journaliste de vous donner un aperçu de la situation générale des banques en Syrie. Depuis trois ou quatre ans, la Syrie est entrée dans une phase de réformes et de libéralisation économique. Si cette libéralisation est très lente, le secteur bancaire et le secteur de la formation ont connu des évolutions très importantes ces dernières années. Dans ces deux domaines, de nombreux tabous ont été brisés, des monopoles d’État ont été mis en cause et des politiques en contradiction avec l’idéologie du pouvoir en place ont été mises en œuvre.
Le secteur bancaire syrien détient aujourd’hui vingt milliards de dollars d’actifs, dont douze milliards en devises étrangères. Cette proportion de devises étrangères est peu connue à l’étranger, alors que c’est l’une des plus importantes dans le monde arabe. Dans le même ordre d’idées, on ignore souvent à quel point les grands indicateurs macroéconomiques syriens sont sains. Le taux de remboursement de la dette par rapport aux exportations est de moins de 10%. Sur les vingt milliards de dollars de dettes, deux tiers sont dus à l’ex-URSS et ne feront pas l’objet d’un paiement de la part des Syriens. La dette restante s’élève à sept milliards de dollars, montant que l’on peut considérer comme une “dette management”.
Quarante années de monopole ont pris fin cette année, avec l’ouverture des premières banques privées. Auparavant, le paysage bancaire syrien était partagé entre six banques commerciales dont la Banque commerciale de Syrie qui, à elle seule, représente plus de 80% du marché bancaire. La Banque commerciale de Syrie est également une très grande banque à l’échelle du monde arabe. Les cinq autres banques sont plus spécialisées : banque de l’industrie, banque agricole, banque de l’habitat.
Le secteur bancaire syrien est aujourd’hui sous-utilisé. Les douze milliards de dépôts des banques ne représentent que 54% du PIB syrien, alors que les dépôts représentent 205% du PIB au Liban. Par ailleurs, 36% de la masse monétaire est liquide alors qu’au Liban, elle ne représente plus que 2%. En Syrie, il n’y a qu’un compte bancaire pour vingt-cinq habitants alors qu’il y a au Liban un compte par habitant et, au Maroc, un compte pour trois habitants. La culture bancaire est encore absente de la Syrie et les salaires des fonctionnaires sont toujours réglés en argent liquide à la fin de chaque mois.
Le secteur bancaire syrien est assez inefficace. Il finance très peu et très mal l’activité des entreprises. Par exemple, l’industrie syrienne représente environ 29% du PIB, mais elle ne bénéficie que de 3% du crédit bancaire. Le commerce, qui ne représente que 16% du PIB, bénéficie de 62% des crédits, soit vingt fois plus que l’industrie. Il existe aujourd’hui une véritable demande de crédit à laquelle le secteur bancaire ne répond pas. Le secteur privé souffre beaucoup de cette défaillance bancaire : alors qu’il représente 60% du PIB il ne bénéficie que de 25% du crédit bancaire. En effet, la Syrie n’est pas uniquement un appareil d’État. L’industrie syrienne, en dehors du secteur pétrolier, est privée à 80%.
La qualité des services offerts par les banques syriennes laisse à désirer. Le manque d’efficacité et la mauvaise qualité des services touchent tous les secteurs, en Syrie, et plus particulièrement le secteur de la banque. Par exemple, une seule agence bancaire, en Syrie, gère en moyenne 7 200 comptes, alors que les agences libanaises n’en gèrent que 1 500. Si depuis une année, il est possible d’obtenir une carte de débit, les cartes de crédit n’ont pas encore fait leur apparition. Il n’est pas possible d’effectuer des virements à l’étranger en devises, sauf si les devises proviennent, dès le départ, de l’étranger. Les chèques sont très peu répandus et les virements internes très lents.

L’arrivée des premières banques privées en Syrie

En 2001, une loi a autorisé l’entrée des banques privées en Syrie, à condition que 51% du capital soit détenu par des ressortissants syriens. Sur les nombreuses banques ayant fait des demandes de licences, trois ont obtenu gain de cause et deux ont déjà ouvert leurs portes. La BEMO (Banque européenne pour le Moyen-Orient) et la BLOM (Banque du Liban et de l’Outre-Mer) sont deux banques libanaises dont les actionnaires principaux sont syriens. La troisième banque ayant obtenu la licence est la deuxième banque jordanienne : la Housing Bank for Trade and Finance. Nous constatons que les banques régionales sont privilégiées. D’autres banques ont également obtenu un agrément, mais n’ont pas encore démarré leurs activités : la Banque Audi, la Banque Byblos, la Higher Bank et la Société générale. Le secteur bancaire français est relativement bien représenté en Syrie : l’un des partenaires de BEMO est une banque saoudienne qui est gérée par le Crédit agricole. La BEMO et la BLOM ont ouvert une agence à Damas. Nous prévoyons que dans les trois années à venir, environ quatorze agences de banques privées vont ouvrir leurs portes à travers le pays.
Le rôle premier des banques privées sera de fournir une meilleure qualité de service que celle offerte par le secteur public. Nous espérons également qu’elles se tourneront vers le financement du secteur privé productif. Parmi leurs atouts, il faut noter les fortes relations qu’elles entretiennent avec la Syrie. Ces banques disposent déjà d’un portefeuille de clients important en Syrie. Elles devront s’efforcer de capter les actifs des Syriens vivant à l’étranger, qui sont estimés à plusieurs dizaines de milliards de dollars. Même si les banques publiques offrent des services de qualité médiocre, les nouvelles banques privées n’auront pas nécessairement la tâche facile. En effet, les coûts d’implantation sont importants pour ouvrir et développer un nouveau réseau. Par ailleurs, il ne sera pas aisé d’installer une nouvelle culture bancaire et de créer une confiance. La population a confiance dans les banques publiques, car elle sait qu’elles ne feront pas faillite. De plus, au début des années quatre-vingt-dix, beaucoup de personnes ont perdu de l’argent suite à des faillites de sociétés de crédit. Ces expériences négatives entretiennent une méfiance vis-à-vis du secteur privé. Les nouvelles banques devront également faire face à une réglementation qui n’est pas encore très précise. La banque centrale n’a donné aux banques privées qu’une certaine marge de manœuvre en matière de taux d’intérêts. Enfin, d’autres difficultés ne manqueront pas de se poser concernant l’environnement juridique, les défauts de paiements et le manque de cadres. En effet, il existe un manque cruel de cadres au niveau du middle management, le personnel reste insuffisamment diplômé et les salaires sont ridiculement bas.

La situation de la formation bancaire en Syrie

Pour autant, il existe aujourd’hui en Syrie un véritable effort en termes de formation. Des universités privées ont été autorisées à ouvrir, mettant également fin à un monopole de quarante années. L’Union européenne a ouvert le Higher Institute for Business Administration, voué à la formation des cadres. L’ENA française, en coopération avec le ministère de l’Education syrien a ouvert l’INA (Institute of National Administration) pour la formation des cadres du secteur public et privé.
Par ailleurs, une nouvelle offre de formation se développe dans le secteur bancaire. Un centre de formation bancaire est en cours de construction et sera destiné à la formation continue des personnels du secteur public. L’université de Bordeaux délivre un diplôme de DESS banque et finance en partenariat avec l’université de Damas. Ce cursus comprend trente-cinq étudiants. L’université de Bordeaux a pour objectif de proposer un cursus complet (licence, maîtrise, DESS) dans les années qui viennent, notamment grâce au financement du Programme Campus de l’Union européenne. L’Académie arabe des sciences bancaires, qui dépend de la Ligue arabe, est basée à Amman et apporte également une formation dans le secteur. Les banques privées comme la BEMO ou la BLOM financent les formations de leurs propres cadres. L’Union européenne va prochainement débloquer une enveloppe de six millions d’euros pour la modernisation du secteur bancaire en Syrie.

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